Girls and Boys

par wagonlit

Un tonton m’a dit un jour que dans une vie, il ne fallait pas se laisser dicter par les codes établis pour nous par les autres. Il sentait le vin rouge, le tabac à rouler et dans sa moustache il y avait, si je me rappelle bien, des restes de tartiflette. Mais je décidai alors de le croire. Aujourd’hui, j’ai eu la confirmation de ses propos.

Comme il y a quelques jours, la révélation s’est faite par l’association d’image et de son. C’est marrant, d’ailleurs, car le son en question, signé Bowie – que dis-je ? Maître Bowie – s’intitule le plus simplement du monde Sound And Vision. Ready pour la petite story ?

Tout commence ce matin quand, motivé par je ne sais quelle raison obscure, je me dirige vers la station de métro, écouteurs sur les oreilles, avec l’intention de me rendre en classe. Il fait beau, j’avance les mains dans les poches et la truffe au vent. La veille, j’avais téléchargé la trilogie berlinoise de David, voulant redécouvrir ces trois albums dans leur ensemble et non comme des entités que l’on pourrait hiérarchiser (Heroes restant, dans mon cœur, l’une des plus belles choses que le 20ème siècle ait enfanté… mais il me faudrait plus d’un article pour évoquer toute la puissance désespérée de ce cri cosmique).

Alors que je m’approche de la station, dans mes oreilles résonnent encore les derniers accords de What In The World, dans un fondu de volume des plus basiques. Je commence à descendre les marches, sortir ma carte pour la faire biper à la borne de contrôle quand on frappe les trois coups. Qui ? Je ne sais pas. Dennis Davis sans doute, car c’est lui qui est crédité sur Low. Ce que je sais, c’est qu’à ce moment-là, ma tête fait boum. Non, pardon : ma tête fait

Il y avait peut-être trois ans que je n’avais pas entendu ce morceau. En fait, désormais je ne suis plus vraiment sûr de l’avoir déjà entendu, tant le choc de l’écoute fut similaire à celui d’une première.

Il est impossible de décrire ce que je ressentais à ce moment-là. Pour te donner quand même un ordre d’idée, je crois que c’étais entre la défonce au LSD et le retour à cette période de l’enfance – entre 0 et 2 ans – dont on n’a conservé aucun souvenir exploitable. Une fois monté dans un des wagons, je dus me faire violence pour ne pas taper du pied et agiter mon petit cul blanc et rebondi sous le nez des âmes en peine que constituaient mes voisins, passagers d’une routine puante. C’était dur mais j’ai tenu le choc. La liste de lecture a suivi l’ordre des pistes et a embrayé avec Always Crashing In The Same Car sans aucune saveur.

L’histoire aurait pu en rester là. J’aurais pu aller en cours, attendre patiemment que les deux heures réglementaires se passent en corrigeant le portfolio de Léonard sur mon ordinateur puis rentrer chez moi, fermer les volets de ma chambre, me tapir sous la couette et faire une orgie de Sound And Vision comme, dans ma jeunesse, il m’est arrivé de faire des orgies de Silent To The Dark ou Starlite #1. Le genre de trucs pas beau à voir, où je bave, je suis parcouru par des spasmes et je m’imagine à la fois cow-boy, pilote d’avion, rockstar, héros de Batman et marié à Romy Schneider dans Les Choses de la Vie.

Mais l’histoire n’en est pas restée là.

Après ces deux fameuses heures de cours, sur le chemin du retour, j’ai croisé Adrien. Ce fut très rapide, il ne m’est pas même permis d’appeler cela un échange de regard. J’avais décidé de prendre le bus pour le retour et, à travers la vitre, les centaines d’affichages publicitaires qui habillent la ville sont autant de sources d’inspirations pour mes travaux littéraires. C’est là, grâce à un utilisateur qui souhaitait descendre du véhicule, que je vis Adrien encore. Plus longuement, cette fois-ci. J’eus le temps de comprendre ce qu’il faisait là.

Il faisait le mannequin, pour une marque de vêtements. Celle avec un logo en forme de crocodile et historiquement basée en Champagne-Ardenne. Et il avait sa plus belle gueule, avec ses yeux mi-tristes mi-moqueurs (appelons-ça des yeux tristoqueurs). J’étais tout chose, je te jure.

Je me suis demandé si je n’étais pas un peu pédé sur les bords, quand même. David Bowie et Adrien Brody à deux heures d’intervalle, ça fait beaucoup. Assez pour se demander « tiens, et si j’étais gay ? ». À force de me l’entendre affirmer à longueur de journée par un ami dont je tairais le nom, je savais qu’arriverait un jour ce type de questionnement existentiel. Et puis… et puis non, en fait, il n’y a aucun questionnement existentiel ! Je m’en fous.

Oui, j’aime énormément David Bowie. Oui, je puis affirmer que si Ziggy Stardust se pointait chez moi et me proposait un gangbang avec les Spiders From Mars, j’accepterais sans hésiter. Oui, Wladyslaw Szpilman est beau. Mais ça ne fait pas de moi pour autant quelqu’un que l’on peut qualifier d’homosexuel. Ni même de bisexuel d’hétérosexuel ou de bisexuel. C’est bien trop réducteur.

Alors quoi, il suffit de prendre trois impressions, de les mixer ensemble et de comparer aux stéréotypes communs pour enfermer quelqu’un dans une case et le ranger avec les autres, qui lui ressemblent ? C’est con. Quand David-Robert Jones lâche son caverneux « Aaah ahh » (à 0’46’’), je ne sais pas si j’ai envie de faire l’amour à toutes mes anciennes maîtresses – en même temps – ou bien filer sous la douche, ne pas mettre d’eau chaude et me cambrer en me savonnant avec du Petit Marseillais aux extraits d’oranger. Je ne sais pas non plus pourquoi j’aime les filles avec des coupes de garçonnes (est-ce par simple affection esthétique ou est-ce que le symbole m’attire ?). Et je suis, je dois dire, plutôt satisfait de n’être pas si arrêté dans mes idées.

Je te vois venir, lecteur sceptique : tu te dis que ce billet prends une tournure niaiseuse et que de toute façon cela ne te concerne pas ; tu sais que toi, sans aucune exception, tu n’acceptes les rapports qu’avec le sexe opposé.

Peut-être. Mais prends trois minutes et quatre secondes pour réfléchir. Et, quand ce sera fini, mec, ose me dire que jamais tu n’as pensé, dans tes rêves les plus éhontés ou bien par l’apparition d’un flash-fantasme que tu t’es oppressé de repousser, à un homme que tu monterais avec assurance et fierté virile ! Et toi, meuf, ose affirmer que jamais ne t’est venue l’étrange et déroutante idée d’une paire de seins généreuse qui se plaquerait dans ton dos tandis qu’une main féminine viendrait caresser ton visage !

À une heure où tout se joue sur l’apparence, il n’est pas inutile de faire de la morale facile et de citer les dictons préférés de Pépé. Du genre Γνῶθι σεαυτόν. Ce qui veut dire, peu ou prou : « Connais-toi toi-même ». Mais pas dans le sens ou Platon l’entendait. Prends-le plus comme une invitation à savoir qui tu es à travers ton propre regard et pas celui des autres.

Putain, c’est tellement beau ce que j’écris ! On dirait du Luc Ferry…

Pour ne pas finir sur une note aussi douteuse, voici donc le genre de choses qui devrait passer en boîte de nuit. Il m’apparaît même évident que c’est une mesure de santé publique. Car avec ce genre de son, plus besoin de GHB : tout le monde, filles et garçons pêle-mêle, se trémousse comme dans un clip de Tiger Love en faisant un concours de T-shirt mouillé. LOVE

Ps : je viens de me souvenir que dans le salon de mon tonton, au mur, il y avait un poster chelou, sur lequel était représenté un type avec un éclair bleu et rouge peinturluré sur la gueule.

Jacques Leblanc

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