Here comes the sun

par wagonlit

Souvent, mon père me répétait que j’étais un feignant, un bon a rien qui ne voulait pas se remonter les manches et qu’il me faudrait un bon coup de pied au cul pour que je comprenne que la vie n’est pas toujours comme on veut, parce qu’on a souvent des choix à faire, des contraintes qui se posent et que j’ai des droits, certes, mais j’ai aussi des devoirs – je sais, cette phrase n’est pas très claire… peu importe.

Aujourd’hui je prends enfin ma revanche. Non, je n’ai (toujours) pas décroché ma Licence. Non, je ne vais pas me marier avec Natalie Portman. Non, je n’ai pas touché mon premier mois de paye. Non, je ne m’engage pas dans l’armée. Je viens simplement te filer la recette de l’œuf à la coque.

Ça te paraît con et, dit comme ça, je te comprends. Mais il faut savoir que pour mon paternel, savoir se faire à bouffer correctement, c’est un premier pas vers la responsabilité et l’autonomie. Traduction : tant que ce ne sera pas le cas pour moi, il pourra se foutre de ma gueule sans que j’aie le droit de sourciller.

Il faut savoir aussi que ma nounou, lorsque j’étais un morveux qui pissait encore au lit, faisait les meilleurs œufs à la coque de l’univers. Et je ne déconne pas. Suzanne, elle s’appelait. Un cul de bouteille sur chaque œil, des loches grosses comme ça et un cœur encore plus large. Quand j’allais chez elle, on devait mettre des patins pour ne pas salir le parquet. Ne te moque pas : cette meuf est le premier amour de ma vie après ma Maman.

Autant te dire qu’il y avait du level et que je ne suis pas peu fier.

Avant de débuter, soyons clairs : l’œuf à la coque, ce n’est pas ce truc de gros mafioso qu’on voit dans tous les mauvais films, lorsque le chef du clan prend son petit dèj’ sur une terrasse ensoleillée, avec en arrière-plan un paysage qui ressemblerait à une affiche de campagne électorale à peine trop photoshopée. C’est plutôt le genre de repas facile que tu te tapes un dimanche matin, vers 14h, après une veillée alcoolisée digne de tes plus beaux exploits lycéens. Avec un café, des mouillettes, et même pas la force de fumer une clope. Mais encore faut-il savoir le faire, ce fameux œuf. Explications.

Il te faut :

– Une demi-baguette de pain
– Du beurre
– Un gros œuf
– Une casserole
– De l’eau
– De quoi faire chauffer ta casserole avec ton eau et ton œuf dedans
– Un chronomètre
– Une grande cuillère

La remarque du chef : ne pas hésiter à mettre beaucoup d’eau. Je sais, il faut être écolo, toussa toussa… mais il vaut mieux qu’il y en ait trop que pas assez.

1. Porter l’eau à ébullition.

2. Une fois que l’eau bout, placer l’œuf dans la cuillère et poser le tout au ras de l’eau (20 secondes). Le but est d’atténuer au maximum le choc thermique qui risquerait de craqueler l’œuf.

3. Plonger l’œuf dans l’eau.

4. Lancer le chronomètre.

Le conseil du chef : pour un meilleur confort lors de la dégustation, il est préférable de profiter du temps de cuisson pour couper le pain en mouillettes et le beurrer.

ATTENTION ! Il est probable que tu n’utilises pas le même type de chauffage que moi. Aussi, le temps de cuisson peut varier en fonction du matériel que tu possèdes. Pour t’aider à t’y retrouver, voici les trois estimations principales :

Gazinière…………………. entre 3’15’’ et 3’27’’
Plaques chauffantes…….. entre 3’45’’ et 4’02’’
Plaques vitrocéramiques.. entre 3’27’’ et 3’51’’

Une fois l’œuf sorti de la casserole et posé dans son coquetier, la partie n’est pas encore gagnée. Il s’agit maintenant d’ouvrir avec précaution la malle au trésor, afin de ne pas ruiner tous tes efforts et de pouvoir profiter d’un jaune-orange coulant dans ta gorge comme une douce et chaude traînée de… euh… de miel.

Pour cela, il te faut une fourchette. Calcule à vue de nez 1,8 cm à partir de la « pointe » de l’œuf et assène un coup sec et délicat à la fois, avec la tranche de ton couvert. Une fois que la craquelure est effectuée, pique sous la coquille, fais le tour l’œuf et dégage le petit chapeau que tu viens de former (toujours avec amour et bienveillance).

Il existe aussi des ustensiles sophistiqués qui permettent de ne pas se louper. Mais c’est uniquement pour les bourgeois prétentieux – et un peu beaufs aussi – qui ne prennent plus vraiment de plaisir dans les choses simples de la vie. Ce sont les mêmes qui achètent ce genre de choses.

Si tout s’est bien passé, tu dois te trouver à présent devant quelque chose qui ressemble à ça :

Le message personnel du chef : tu vois Papa, je ne suis pas aussi bon à rien que tu aimerais le croire. J’ai encore beaucoup de chemin à faire, certes, mais je m’améliore. La preuve : en ce moment, je bosse sur la recette des spaghettis à la bolognaise.

Trêve de plaisanterie. Afin de clore ce billet culinaire, j’aimerais te demander, à toi, lecteur, une petite chose. Si tu es d’accord, j’aimerais qu’avant de plonger ton premier morceau de pain beurré dans le vitellus, tu aies une pensée pour Suzanne. Même une toute petite. Parce que sans elle, sans doute n’aurais-tu jamais connu le plaisir que tu t’apprêtes à découvrir.

Jacques Leblanc

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