Du jour au lendemain.

par wagonlit

Dans la sélection de samedi dernier (qui en fait s’est retrouvée publiée le dimanche), on te parlait de Marie Colvin et Rémi Ochlik. Depuis, de l’eau a coulé sous les ponts, de l’encre dans les presses et du sang dans les caniveaux. Cependant, ça et là ont fleuri quelques rares hommages à ces types et ces nanas (un peu fous, c’est vrai) qui partent aux endroits du monde où ça pue du cul sévère et qui n’en reviennent pas.

Trouvé il y a deux jours sur le blog du monsieur, ce petit texte d’Olivier Laban-Mattei à propos de son pote Rémi m’a, il faut bien l’avouer, fortement ému. Ce n’est pas dans mon habitude de rédiger un article pour te rediriger vers celui d’un autre mais là, franchement, je ne pouvais pas faire autrement. L’absurdité de la guerre se cristallise dans ce témoignage d’amour humble, sobre et déchirant.

Un jour on pleure, un jour on rit, disaient certains…

Jacques Leblanc

La Marylin d’Ochlik

Du « Slightly out of focus » de Robert Capa au « Carrément flou » de Rémi Ochlik…

« Un petit matin d’hiver, le 8 février 2012. Une chambre d’hôtel à Lyon. Rémi dort encore à poings fermés après une soirée marathon et un meeting survolté de Jean-Luc Mélenchon à Villeurbanne. Je marche à pas de loup pour ne pas réveiller le Juste et je me glisse discrètement sous la douche. Un petit quart d’heure plus tard, lavé, séché, habillé, je retrouve Rémi debout près du lit, ébouriffé, en petite tenue, mon vieux Rolleiflex entre les mains. (avis à mes amis photographes à l’esprit mal tourné : merci d’éviter tout commentaire sur la dernière partie de la phrase dans ce blog !).

La veille, il avait décidé de m’accompagner dans les pérégrinations du candidat du Front de Gauche en région lyonnaise. Comme Le Monde payait ma nuit d’hôtel, il profitait de la situation, comme il est d’usage, en bon photographe indépendant et sans le sou qu’il était.

On ne peut pas dire que la campagne présidentielle lui tenait à coeur. Il cherchait par tous les moyens à se rendre en Syrie. Mais dans l’attente d’un éventuel départ, il s’occupait l’esprit…

Ce qui est étrange dans ma relation avec Rémi, c’est que j’ai toujours ressenti le besoin de lui faire apprécier le moment présent, même futile… Comme pour le détourner un instant de ses obnubilations…

Ainsi, durant les deux heures de TGV séparant Paris de Lyon, je lui lus quelques pages de « La Lenteur » de Kundera, et notamment le passage sur « la neuvième porte » décrite avec soin par Guillaume Apollinaire, espérant ainsi lui arracher un sourire  m’apportant une preuve de sa présence à mes côtés, alors que je le sentais loin, très loin… (je laisse aux lecteurs la curiosité de se renseigner sur ce fameux passage de l’oeuvre)…

On plaisanta beaucoup, avec toute la ‘délicatesse’ qu’on peut imaginer en pareille circonstance, mais largement excusée par les propos mêmes de l’écrivain… Très vite ainsi, l’humour de bas étage l’emporta sur le bon goût… Mais au moins, Rémi était de nouveau dans le train avec moi…

On était loin tous les deux, dans ce train, de ce qui nous avait lié à jamais, à Haïti, en Tunisie, en Libye… Des histoires incroyables, des aventures extraordinaires, des explosions d’émotions pures, des rencontres humaines inimaginables, des drames abominables, des dangers, des joies simples… Nous étions tous deux membres de la très fermée « A-Team » fondée en Libye derrière une dune, avec les photographes Arnaud Brunet et Holly Pickett.

La journée était belle, et nous en profitions…

Le lendemain, sur le quai de la gare, à Lyon, en attendant le train du retour… Avec cet air malicieux qui lui collait tant à la peau, Rémi me conseilla de faire attention en donnant mes films à développer… Je compris alors qu’il n’avait pas fait que regarder mon appareil photo dans la chambre d’hôtel… Et de la manière dont il me mit en garde, j’imaginai la photo qu’il avait pu prendre, avec là encore, toute la délicatesse que ses proches pouvaient lui reconnaitre parfois…! On se quitta à Paris, je déposai avec une légère angoisse mes pellicules au laboratoire, et je revins quelques heures après les récupérer, fixant les yeux de la vendeuse pour y déceler une pointe de gène… Rien ne transpira de son regard… J’allumai aussitôt la table lumineuse, collai mon oeil au compte-fil, et examinai les négatifs, les uns après les autres…

Dans un soupir de soulagement, je constatai alors que ce n’était pas son anatomie intime qui était imprimée sur le film mais un visage complètement flou qui ressemblait de très loin à celui de Marilyn Monroe… Rémi avait simplement photographié le cadre qui trônait au-dessus du lit. Et ne sachant se servir de ce genre d’appareil, en jeune photographe de la génération numérique qu’il était, il m’avait fait une image complètement floue de l’actrice de cinéma.

Jusqu’à hier, je n’avais pas pensé à regarder cette image. Je l’avais même oubliée. Une blague de pote, une photo ratée, et rien d’autre. Une simple anecdote de reportage immortalisée en bout de pellicule… Mais dans pareilles circonstances, alors que Rémi est désormais parmi les étoiles, elle m’est réapparue, comme le symbole de mon dernier jour passé avec lui…

Et maintenant que j’observe cette photo attentivement, je me rends compte à quel point elle évoque aussi le visage de sa compagne…

A chaque époque sa Marilyn, à chaque époque son génie…

Andy Wharol avait immortalisé sa Marilyn en 1967 dans sa série Pop Art. Rémi Ochlik, lui, réinvente l’idole à sa manière, en 2012,  de son oeil de photoreporter amoureux…

P’tit Rémi, tu nous manques à tous…terriblement… N’oublie pas de claquer une bise à Lucas de notre part ! »

Olivier Laban-Mattei

Publicités