J’srai content quand tu seras mort…

par wagonlit

Instinctivement le soir, quand je n’arrive pas à dormir même après avoir écouté ma liste de lecture spéciale sommeil (Black Keys, Muse, MacCartney, Gallagher Brothers et j’en passe et des meilleurs), j’empoigne mon ordinateur.Il faut savoir que c’est un Macbook. Donc c’est un ordi rapide. Donc c’est facile. Donc c’est tentant.

J’empoigne mon Mac, quand je ne trouve pas les bras de Morphée, et j’ouvre mon navigateur Internet. Le Tag Parfait, Facebook, Vice, Twitter, Brain Magazine : voilà ce qui s’offre à moi. Autant te le dire tout de suite : quand bien même j’ai l’impression d’avoir fait déjà cent fois le tour, j’en ai pour une bonne heure au moins à fouiner dans les recoins des archives de ces sites et autres réseaux sociaux avant de frôler l’overdose. J’ai déjà passé quelque cinq heures devant mon écran durant la journée (ouais, ouais, j’ai compté) mais je ne suis toujours pas dégoûté. Oui mais voilà : une fois que tout le monde dort et ne publie rien, je fais quoi, moi ?

Il reste des trucs dégueus, du style RedTube, 4chan ou Reddit Gone Wild. Mais ça ne m’amuse même plus. Je me tâte un peu, je cherche LA vidéo de Tori Black ou de Starla – cette actrice française débile qui, il fut un temps, me faisait lever le popol en moins de temps qu’il ne m’en faut pour foutre un but à mon coloc’ sur PES 2009 – et puis je bloque. Je m’ennuie, en fait. Ouais, c’est ça : je m’emmerde très certainement.

Alors, quoi ? Qu’est-ce que je suis censé faire pour inverser la tendance ? Lire les bouquins que ma mère m’a offert à Noël (un Jean d’Ormesson et un William Boyd) ? Feuilleter Rolling Stone, Rock’N’Folk et Technik’Art, ces magazines que j’ai acheté en gare, un jour de galère ferroviaire, et que je n’ai jamais réellement épluchés ? Pas envie. Pas envie non plus d’ouvrir VLC et de puiser dans ma vidéothèque mal rangée constituée de documentaires, films et autres docu-fictions téléchargés illégalement. Retour à la case départ : l’ennui mortel de l’insomnie.

Je te donne l’impression d’être un putain de gosse de riche volontairement vulgaire et insupportablement plaintif ? Tant mieux, parce que c’est ce que je suis. Ce que je veux, c’est le top du mieux, le must have avant qu’il soit must have. Je veux Vincent Glad avant le Grand Journal et Loïc H. Réchi avant Snatch Mag. Je veux les White Stripes avant Seven Nation Army et les Beatles avant le Abbey Road. Je veux tout, tout de suite, et uniquement pour moi. Sinon je pète les plombs.

IMPOSSIBLE IS NOTHING

La raison de cette éternelle insatisfaction, c’est le web. On nous fait croire tous les jours (toi-même qui te trouve là, tu sais de quoi je parle) que tout est possible, tout est réalisable. A la sauce américaine ça donne le généreux « YES WE CAN » scandé par le beau gosse Barack en 2008. Oui, nous pouvons. Nous pouvons télécharger, surfer, lire, visionner, échanger, envoyer, recevoir. Nous sommes sans cesse connectés les uns avec les autres, nous savons tout de notre voisine sans même la connaître – Claire D., si tu lis ces lignes : facebook m’indique que tu es tout à fait courtisable, notamment grâce à cette pointe d’antipathie que je ressens quand je mate ta photo de profil sur laquelle tu apparais en robe noire, clope à la main, tes lunettes délicatement posées sur ton grand nez et tes cheveux dans le vent – et nous pouvons réviser nos cours alors qu’on n’a même pas foutu un pied en amphi.

Il y a dix ans à peine, lorsque nous n’étions que des mioches en culottes courtes, tous ces pouvoirs nous semblaient être le résultat normal d’un long apprentissage rythmé par des processus aussi divers que leurs noms étaient barbares (adolescence, études, travail, salaire, relations sociales, carrière, vie de famille, morale, retraite, etc…).

Désormais, en quelques coups de trackpad, tu parcours le dossier de B. Chaudet sur les métiers de l’information et de la communication (études), tu tentes de récupérer cette meuf qui t’a traité de grosse merde il y a deux ans déjà (adolescence), tu lis les tweets et articles de journaleux qui se touchent la bite entre eux (carrière+relations sociales) et tu réponds au mail de ta Maman qui t’explique que ton frère s’éclate dans son club de sport préféré (vie de famille). C’est beau, non ?

Pas tant que ça, en fait, comme tu t’en doutes. Forcément, hein, je n’allais pas finir mon billet aussi facilement ! Je n’ai rien de prévu demain et quand bien même il est 3h00 du matin, je compte bien mettre à plat ce qui se passe dans mon petit cerveau un peu trop tourné sur lui-même. Quitte à y passer la nuit.

Je ne veux pas profiter de cette rubrique pour critiquer vivement la drogue que je m’enfile par les yeux et les doigts quotidiennement (et qui me permet de diffuser mes idées, au passage), ni même faire mon Philippe Poutou et remettre en question le système en entier. Je ne suis pas là pour faire la morale à qui que ce soit, surtout pas à moi-même. Mais j’aimerais, si tu le veux bien, qu’on réfléchisse ensemble aux enjeux et aux conséquences potentielles d’une consommation excessive de ce nouveau média. Parce que, mine de rien pour lire encore nos articles, tu dois être sévèrement atteint, toi aussi.

L’AMOUR IRL, C’EST COMMENT ?

Telle est la question que je me pose chaque jour, quand je me balade de profil facebook en profil facebook (mesdemoiselles, renforcez la sécurité de vos comptes, c’est devenu si facile de trouver vos photos de vacances d’été, celles où vous vous pavanez en bikini, mouillées et salées par une mer turquoise qui dessine une ligne d’horizon en arrière plan). Il y a cette nana, et puis celle-là, ou encore celle-là. Toutes les trois aiment The Dead Weather, Xavier Dolan et Oasis, habitent dans le coin et lisent aussi bien Beigbeder que Dostoïevski. Avec autant de points communs, elles et moi sommes faits pour filer de parfaites amours, en théorie. Sauf que nous ne nous connaissons pas. Nous sommes des amis d’amis (d’amis), nous nous sommes rencontrés en soirée, en première année de fac ou à la maternelle.

C’est là que réside toute la frustration liée à la virtualité. Grâce aux réseaux sociaux, j’ai constamment l’impression que The Girl Next Door est à portée de main, et même de doigt si j’ose dire. Toutes ces amours imaginaires, ces fantasmes emprunts de réalité, me trottent dans la tête, depuis mon lever jusqu’à mon endormissement. Je les vois, elles apparaissent comme des suggestions d’amis, au détour d’un commentaire, d’un like ou d’un lien posté au bon endroit au bon moment…

C’est à ce moment-là qu’intervient l’esprit malin du stalking. Cette voix dans ta tête qui te dit « vas-y, Google son nom, qu’est-ce que ça te coûte ? », c’est ça. De fil en aiguille tu déniches le profil Viadeo, le vieux Myspace et le Tumblr de ces demoiselles. Avec un peu de chance et d’ingéniosité, tu mets la main sur leurs skyblogs datant du collège (et tu n’es pas peu fier). Tu as réuni des informations, établi des liens et fini par démasquer la plupart des pseudos que l’intéressée a semés derrière elle depuis 2007. Le pire, c’est que tu ne vois aucun mal à ça. Au contraire, tu as même l’impression de partager un peu d’intimité avec la demoiselle traquée. Oui, mais, réfléchis deux secondes : à quel moment t’a-t-elle donné son accord ?

Cela s’apparente bel et bien à du viol, il faut en être conscient. Ok, ce n’est plus un secret, la protection de la vie privée, dès lors qu’elle a été mise en ligne, n’est pas aussi garantie que la planque à pognon de Mamie Huguette pendant l’Occupation. Certes. Mais ce n’est pas une excuse à tout.

Là, je n'ai pas su si je devais rire ou pleurer...

Cependant, là où toi et moi sommes quand même un peu des victimes dans l’affaire, c’est au niveau de la sublimation de son image sur Internet. Facebook se base uniquement là-dessus, d’ailleurs – et la nouvelle TimeLine (ou Journal) proposée depuis le 15 décembre 2011 va encore plus loin dans le concept. Tu peux désormais afficher une image de toi qui gomme tous tes défauts (ou bien laisse passer uniquement ceux que tu choisis de publier) et arrange ce que tu penses être tes atouts, tes qualités.

Résultat : des centaines de photos façon polaroïd avec des mèches blondes, des tignasses sauvagement brunes et des clichés de soirée Rock’N’Roll. Des dizaines de mentions J’aime sur des films stylés ou des artistes branchés, des milliers de commentaires marrants, coquins, voire carrément salaces quand ils ne sont pas philosophiques. Une vie redécorée intégralement, enrobée de bleu et de blanc. Pas étonnant que tu tombes amoureux de Mathilde Warnier, Michelle Chmielewski ou Alice Belgacem Romero, quand elles laissent autant de données sucrées sur leur passage, sans comprendre (ou comprenant trop bien ?) que pour toi, ce sont autant d’indices dans une chasse au trésor dont tu es le héros.

LE MONDE À NOS PIEDS

©Gilbert Garcin

Tout héros que tu es, tu n’as pas pu échapper, l’année dernière, aux images de Fukushima, d’Occupy Wall Street, du Printemps Arabe ou de la mort de Kadhafi. Elles sont passées en boucle sur nos écrans, qu’on l’eût voulu ou non. Insérées dans des articles de presse, dans des vidéos YouTube ou en lien sur Twitter, elles ont piqué notre curiosité, parfois malsaine. Pour ma part, je me suis beaucoup renseigné en temps réel sur ce qui se passait ailleurs dans le monde, à tel point que j’en ai conclu la même chose que lors de mon redoublement de seconde, il y a de ça quelques années : « tout ça, ce n’est finalement qu’un bordel qui ne va pas tarder à nous péter à la gueule ».

Passée la réflexion stupide à chaud, j’ai voulu comprendre comment était-ce possible que quelqu’un comme moi, un beau jeune homme fringant d’à peine vingt ans, pouvait ingérer autant d’informations d’un coup, aussi rapidement, aussi facilement.

J’ai compris bien après coup (au détour d’une conversation avec la famille, à Noël, si tu veux tout savoir) que c’était dû à la forme d’information que je consommais. J’utilise, je te l’ai déjà dit, Twitter ; et j’emploie GoogleReader pour concentrer les news du Monde, du Figaro et de Libération en une seule et même page. Aussi, qu’importe où je suis, j’ai accès aux derniers flashs, aux dernières dépêches, aux dernières alertes actu, que ce soit chez moi, sur mon ordinateur, ou bien à l’extérieur, sur mon smartphone.

Pour que l’information soit aussi facile d’accès, qu’elle arrive par flux constant sur mon portable ou mon Mac, elle se doit d’être synthétisée. Aussi, bien souvent, ce que je considère comme étant un épluchage en règle de la presse se résume à la lecture des titres et à la maigre sélection de quelques liens. J’apprends que Claude Guéant a encore proposé une saloperie, que Les Verts et le Parti Socialiste ont passé un accord, que Silvio Berlusconi s’en est allé et que la Grèce va mal. OK : Next.

C’est là que ça pose problème : on ne lit plus l’info, on la survole. On comprend des lignes grossières censées délimiter les tenants et aboutissants de telle affaire, on touche du bout de l’ongle le fait que l’Europe est en crise et on croit vibrer en même temps que ces bloggers qui défient l’autorité en Syrie, en Lybie, en Egypte. Mais en réalité, et pardon si je te fais mal mais c’est pourtant vrai, nous ne sommes que des larves incultes et bornées, absolument pas ouvertes sur l’extérieur comme on pourrait le penser. Notre mode de consommation de l’info ressemble à la junk-food dont certaines pages underground s’obstinent encore à faire l’apologie : rapide, pas chère et mauvaise pour la santé.

Occupy Wall Street

THE PIRATE BAY

Idem pour la culture. Je serai incapable de te dire combien d’albums j’ai découvert ou re-découvert ces dernières semaines ni combien de bons ou mauvais films j’ai visionné (j’adresse toutefois ma mention spéciale au Colosse de Hong-Kong, véritable nanard vu et apprécié il y a deux jours). Et si je te demandais tu serais bien emmerdé, toi aussi, en ce qui concerne l’exhaustivité de ta liste. Grâce à Deezer, Spotify, SoundCloud, YouTube, Rapidshare et ThePirateBay (pour ne citer qu’eux), le champ culturel d’un individu vivant dans un pays développé s’est élargi de manière incommensurable et continue constamment sa croissance.

L’accès gratuit à la culture est une bonne chose, à mon sens. Il ne s’agit pas ici de la remettre en question et je considère même qu’il y a d’énormes progrès à faire en la matière, en France comme ailleurs. Cependant, il me semble évident que cet accès gratuit et illimité doit être accompagné par une philosophie, même si c’est un bien grand mot, que je nommerais « philosophie de la conscience » par facilité.

Cela paraît tout con, dit comme ça. Si je te pose la question, tu me répondras que « oui, tu sais qu’un album ou un film représente des investissements temporels et financiers ». Mais en as-tu, en avons-nous réellement conscience ? Pas si sûr. Sinon je ressentirai encore cette petite boule dans le ventre chaque fois que je clique sur Download et que je vois sautiller l’icône de uTorrent dans mon dock, cette même petite boule qui me chatouillait quand j’utilisais encore LimeWire et que je téléchargeais titre par titre du Strokes, du Cali, du Daft Punk et du Red Hot Chili Peppers pêle-mêle.

PARADOXAL ACTIVITY

Ce qui est intéressant et flippant à la fois, c’est de voir que le système n’est pas près de s’arrêter. Nous alimentons Internet et Internet nous alimente. C’est un rapport de donnant-donnant dans lequel l’individu ne peut pourtant pas gagner, puisqu’il est seul face au reste du monde, autant dire complètement faible. Plus nous utilisons les réseaux sociaux, les sites d’actualité ou les services d’accès à la culture en ligne, plus nous mettons notre vie culturelle et intellectuelle entre les mains d’une entité dont nous ne connaissons rien. Nous le savons, certes. Et quand bien même nous avons toujours le choix de ne pas utiliser Internet, la tentation est beaucoup trop forte pour y résister.

Alors, fatalistes et résignés, on évite de se poser trop de questions, de peur de prendre peur, de réaliser l’ampleur des dégâts et de mesurer trop tard les risques encourus. On se réfugie derrière des paramètres de confidentialité qui ne veulent rien dire, on supprime nos posts honteux, nos photos ratées en se disant que c’est une manière de garder le contrôle. A ce petit jeu là, on se plante sur toute la ligne. Car le meilleur moyen de lutter contre les dérives (qu’elles soient personnelles ou universelles), c’est d’être conscient à la fois des dangers potentiels et de son propre mode de consommation.

Il est facile de se rassurer en se disant que les générations futures seront sûrement pires que nous, car elles n’auront pas connu la transition entre Minitel et ADSL. C’est sans doute vrai : quand je vois mon frère de 11 ans m’expliquer comment il déniche les épisodes secrets du Palmashow et les bandes-annonces du prochain Batman, je me souviens qu’à son âge je jouais encore avec Paint sous Windows 98…

Mais cela ne doit pas pour autant nous empêcher de réfléchir à notre propre condition, de nous interroger sur la manière de consommer plus intelligemment et de nous forcer, de temps en temps, à lire un Jean d’O, une interview de Nicolas Bedos ou Sébastien Tellier, faire une promenade dans le vent et la pluie ou un footing au son des Black Keys, Muse ou Paul MacCartney.

Jacques Leblanc

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