Un petit rail ?

par wagonlit

Cet article, qui n’en est pas un, est le témoignage de Jacques Leblanc, ancien vadrouilleur et désormais tranquille animal bien sous tous rapports (ou presque). Le bougre nous parle ici de son différend vis-à-vis la Société Nationale des Chemins de Fer Français, avec la certitude que bon nombre d’entre vous se reconnaîtront dans ses lignes. En musique.


 

(Situation vécue le 28.12.12)

P.S. : I love you.

Aujourd’hui j’ai voulu rentrer chez moi. Après les fêtes de Noël, tout ce bonheur et ces bonnes intentions d’un coup, il était temps que je reprenne une activité normale. Je me suis levé tôt, j’ai regardé les horaires des trains – et les tarifs – sur le merveilleux site de la SNCF. 13h43 : un TER Vannes-Rennes pas cher (15€, par les temps qui courent, ce n’est pas si onéreux) me séduisait. Je n’ai pas réservé, évidemment. On ne réserve pas un TER.

Je me suis ensuite rendu à la gare, le cœur léger, impatient de regagner mon foyer rennais, mon lit deux places, ma connexion haut débit, ma baignoire, mon chauffe-serviette, mon dressing, ma cuisine toute équipée. Ouais, je me la pète. Mais c’est pour te montrer à quel point j’avais hâte. J’avais quinze minutes d’avance en gare, soit juste le temps de prendre un billet en borne, me positionner sur le quai et fumer une clope, pépère. Un des meilleurs timing de ma vie, je t’avoue. La dernière fois que j’ai chopé un train, Didier m’a fait cracher trente balles parce que j’étais monté dans un wagon, essoufflé, que je m’étais jeté sur lui avec de la pitié dans les yeux et lui avais signifié qu’à cause des embouteillages en ville, je n’avais pu retirer un billet de transport. Donc je n’étais pas peu fier, cet après-midi, quand je savourais ma Camel sur le quai bondé.

Il y avait du monde. Beaucoup de monde, même. Trop de monde, quand on y réfléchit. Enthousiasmé par ma performance, je n’ai pas trouvé ça louche. Je me suis dit que si la SNCF vendait encore des places pour l’embarquement, c’est justement parce qu’il en restait, de la place. Que nenni.

Le train a pointé le bout de son nez, s’est arrêté. Personne n’est descendu. Et les gens sont montés. Tout le monde, toutes ces personnes autour de moi, avec leurs bagages remplis des cadeaux reçus quelques jours plus tôt, de fringues pour un mois complet loin de chez papa-maman et d’articles en tous genres trop intimes pour que je puisse les deviner. C’était dément. C’était pire que dans le métro, à 7h30 un lundi matin. Je n’ai pas pu poser le pied sur la plateforme que déjà Alain, un collègue de Didier, sifflait pour prévenir du départ imminent. Je l’ai regardé, avec ces mêmes yeux qui n’avaient pas réussi à plaider ma cause, quelques semaines auparavant dans cette même gare.

Que dalle. Les portes se sont fermées, il y a eu des bruits de machine, des couinements sur les rails, et puis… et puis voilà. Je me retrouvais, avec quelques péquenots dans la même merde, sur le quai désormais vide. Il m’a fallu un bout de temps pour bouger mes jambes, tant l’absurdité hallucinante de notre situation me paralysait. J’ai fini par mettre un pied devant l’autre, une fois, deux fois, puis trois, etc. De plus en plus vite, je me dirigeai vers la station d’accueil, ce lieu obscur où des transactions incompréhensibles se concluent. Là, évidemment : file d’attente. Je prends mon mal en patience (je ne suis plus à ça près et je compte bien faire valoir mon droit au remboursement).

Au bout d’un nouveau quart d’heure, Françoise accepte de me recevoir. Elle est désagréable ; je sens, alors que sa bouche ne s’est pas encore ouverte, qu’elle me déteste et qu’elle aimerait bien être sur une plage aux Seychelles, avec son amant, loin de sa marmaille qui piaille dès qu’elle rentre chez elle, loin de son véritable mari alcoolo sur les bords, sa maison excentrée et sa routine infernale. Je lui explique ma situation, elle grommèle. Elle attrape mon billet, me donne les horaires pour le prochain départ – je demande uniquement les TGV, je ne veux pas me faire baiser une deuxième fois. Je pense me faire offrir, comme un geste commercial, le nouveau billet. Que dalle again. Je dois 8,50€ pour compléter la différence entre mon premier achat et le second. Ouf, rien ne m’est retenu pour l’échange (ils sont comme ça, à la SNCF : généreux) ! Je remercie Françoise, rebranche mes écouteurs à mes oreilles et regarde le bout de papier plastifié que je tiens dans la main. Départ : 15h52.

Sorti de la gare, j’appelle un pote, puis deux, et cette même ex dont je t’ai ai déjà parlé, pour leur proposer de tuer le temps avec moi. Évidemment, personne ne peut, pris par le travail ou la famille. Je ne leur en veux pas : je ne les avais pas prévenus. Je commence à marcher, en direction du centre-ville, pour me poser dans un café et savourer une boisson à 1,40€, quelques cigarettes. Me calmer, aussi, ne me ferait pas de mal. Assis en terrasse (en fond sonore passe une sale reprise de Because The Night), j’ai commencé à rédiger ceci.

Lorsque je fais le bilan de ce début de journée (il est actuellement 14h50) calamiteux et que je compte un peu le temps et l’argent que j’ai perdu, je me demande à qui je dois en vouloir. Didier, je l’ai pardonné. Alors, Alain ? Françoise ? La gare de Vannes en général ? La SNCF ? J’avoue que comme ça, à chaud, je ne sais pas.

1 ticket de bus : 1,30€
1 premier billet de train : 15€
1 second billet de train : 8,50€
1 café en terrasse : 1,40€
TOTAL : 26,20€

En occultant le fait que je me suis levé tôt (en vacances, 9h30 c’est tôt) et que je n’ai rien fait d’autre que préparer mes valises, charger mon portable, mon iPod et mon ordinateur, monter dans un transport en commun, attendre, marcher, attendre, marcher, embarquer (enfin), je peux d’ores et déjà trouver légitime le fait d’écrire ces quelques paragraphes. M’est même venue l’idée de l’envoyer à Rue89. Puis je me suis dit que je bossais pour wagonlit et que c’était mieux de l’alimenter avec mon récit de galère. Et puis, avec un nom pareil, un article sur le bordel dans le milieu cheminot français, ça paraîssait logique.

Pourtant, elles ne changeront rien, ces lignes. La SNCF augmentera encore ses tarifs de 3,2% en janvier, soit une augmentation de 12% depuis le 1er janvier 2009. Les trains auront toujours du retard, seront toujours aussi blindés, les guichetiers/guichetières seront toujours aussi blasés (en général, hein, y en a des bien quand même). Mais les usagers, les consommateurs ? Continueront-ils toujours à prendre le train, même avec toute l’organisation, le coût, la perte de temps que cela représente pour eux ? Oui, évidemment. Car il n’y a qu’une société de chemin de fer en France. Il n’y a pas de compétitivité, pas d’inquiétude à avoir pour ses dirigeants qui peuvent se permettre, encore et toujours, de nous prendre pour des cons.

Hier encore, au troquet du coin dans lequel je débattais avec un vieux pote de son année en Allemagne, je me foutais de sa gueule parce qu’il me parlait de co-voiturage. Je trouvais ça bancale, comme soluce, complètement con même. Jamais je ne me serais cru tenté par l’expérience qui consiste à partager 1h30 de son temps avec un(e) inconnu(e) qui me prêterait un siège de sa voiture moyennant tarif de 7€. Fermé d’esprit ? Un peu, sans doute. Mais aussi parce que j’aime bien, d’ordinaire, prendre le train. Me poser sur un siège, me laisser porter, bercer, écouter de la musique et écrire quelques conneries sur mon ordi, sourire aux mamans qui ont honte de leurs gosses en bas-âge qui font du bruit dans les wagons, tout ça… J’aimais bien. Maintenant, je suis d’accord avec ce pote et je réfléchirai à deux fois, j’examinerai les deux procédés quand je voudrais me déplacer à travers la Bretagne ou la France.

Alors, si toi aussi tu as déjà eu des galères avec notre chère SNCF, que tu as croisé des Didier, des Alain, des Françoise (peut-être même des Dominique ou des Jean-Pierre), que tu as haussé les épaules d’impuissance alors que tu croisais le regard d’un usager en détresse comme toi, envoie GALERE au 83232 (1,50€+2sms). Tu recevras un gentil texto avec marqué « ta gueule, connard » signé par Guillaume Pepy et Hubert du Mesnil. Chouette, non ?

A l’heure où j’achève cet article, je suis finalement dans le train, un magnifique TGV avec plein de gens dedans. Au loin, on entend une personne âgée qui ne comprend pas dans quelle voiture elle se trouve et pourquoi un jeune trentenaire avec une tête de con lui demande de se lever, sous prétexte que c’est sa place. Non seulement ma journée est baisée, je ne pourrais pas voir tous les gens que je voulais retrouver ni même aboutir tous les projets que j’avais montés, mais en plus je suis désagréable ce qui, ce matin n’était pas le cas. « Nous sommes là pour vous. », qu’y disent. Merci.

Jacques Leblanc

Publicités