C’est l’histoire de l’.avi

par wagonlit

 

Depuis quelques semaines je veux un scorpion brodé d’or dans le dos de mon blouson. Je veux mettre les mains dans le cambouis. Je veux péter la gueule à un type devant des gonzesses à oilpé qui ne bougent pas un faux-ongle. Je veux que mon mentor soit Hal, le père de Malcolm et que partout où j’aille, mon nom soit écrit en rose, façon typo de GTA Vice City.

Ouais, pour faire comme tout le monde,  j’ai maté Drive.

 

Et, comme c’était prévisible, j’ai apprécié l’objet cinématographique. Le film de Nicolas Winding Refn est un bon produit qui se laisse regarder. Ça ressemble aux Ferrero Rocher qui restent après un premier de l’an, qu’on mange sans compter parce que, ma foi, c’est trop bon. Manque quand même un scénario étoffé. Parce que pendant 1h 40min, on ne fait pas grand chose à part fondre devant les yeux de biche de Ryan Gosling, admirer le paysage urbain et nocturne par la vitre arrière et mâcher son cure-dents en rythme avec la musique au style fin eighties/début nineties volontairement illusoire. M’enfin passons, là n’est pas l’essentiel. Drive est un film qui assume son stylisme extrême, sa beauté fragile un brin ringarde et qui n’a pas la prétention de jouer au gros blockbuster. C’est l’archétype du film qu’on est heureux (et un peu fier, aussi) de posséder dans son disque dur externe.

Ah… je ne vous l’avais pas dit ? J’avais au préalable téléchargé Drive. Je me suis réveillé, au lendemain de la 15ème édition du Salon des Gourmets des Lices, la tête un peu embrumée et la bouche carrément pâteuse. J’ai gratté mes joues mal rasées, me suis dirigé au radar dans la cuisine de mon appartement, ai lancé une cafetière et mis à griller quelques tranches de pain. Après quoi j’ai allumé mon ordinateur, ai fouiné dans mon dossier « Films » et me suis trouvé nez à nez avec un fichier désagréablement nommé Drive.2011.SCR.XviD-playXD.avi. Un rapide « Pourquoi pas ? » et c’était parti. Ryan Gosling au p’tit dèj’, donc.

Et tandis que défilait sous mes yeux encore fatigués par ma courte nuit le générique de fin, je me suis félicité de ne pas être allé voir le film de Winding Refn au cinéma. Surpris par cette remarque faite à moi-même, j’examinai son bien-fondé. Réflexion qui a débouché sur l’interrogation suivante : le format .avi est-il préférable à une place de cinoche ?

Oui. Et non (je n’allais quand même pas clore ce billet aussi facilement). En fait, les deux modes de visionnages auxquels je m’attache ici sont incomparables. Et pour vous le prouver, rien de mieux que de tenter de le faire en 4 points.

 

De la liberté d’action.

 

« Tiens, j’ai envie de fumer une clope. Après le café, c’est normal, non ?» Voilà le genre d’idée qu’on ne peut réaliser lorsque l’on se trouve à l’intérieur d’un Gaumont, d’un UGC ou d’un Cinéville. Devant ton .avi, tu peux. Tu as le droit de mettre pause pour aller chercher ton paquet de Camel, un briquet, un cendar. Tu peux aussi appeler ta meuf, ta mère ou ta reus sans que personne ne se racle la gorge exagérément ou n’essaie de couvrir le bruit de ta conversation par un « Chhhhhhhhhhhht » des plus débiles. Si tu trouves que le son est poussé à trop fort volume, tu le baisses. Tu as kiffé la scène de viol dans le tunnel pendant Irréversible de Gaspard Noé ? Tu peux te la refaire. Tu fais ce que tu veux, en somme.

Oui mais… du coup, tu n’es pas vraiment dans le film. Trop de distractions dans les alentours t’empêchent d’apprécier le travail d’un réalisateur à sa juste valeur. Lui, il a pensé son taf dans l’optique de te faciliter le travail d’immersion et dans le but que tu ne veuilles pas en sortir. Et toi, qu’est-ce que tu fais ? Tu textotes, tu te tapes un casse-dalle, tu vas te chercher un verre d’eau, ton coloc te demande de lui sortir un steack du congélo. Le film qui passe sur ton écran personnel n’est plus qu’une distraction comme une autre, un passe-temps, et plus vraiment une œuvre, un objet à part entière. Alors qu’au cinéma, une fois que tu as passé l’étape de la gentille demoiselle en chasuble trop grande qui te déchire ton ticket et te donne le plan à suivre pour trouver ta salle, tu restes en place. Tu ne t’amuses pas à sortir pisser toutes les dix minutes et tu ne testes même pas de passer un coup de fil à Tatie Annick pour son soixante-et-unième anniversaire. Tu n’as qu’une chose à faire : te concentrer et t’en prendre le plus possible dans les yeux.

 

De la gratuité.

 

Télécharger illégalement peut être parfois payant (Rapidshare, MegaUpload et leurs cousins proposent des abonnements pour les gros consommateurs) mais nous nous baserons ici sur le principe (certes au bord de l’archaïsme) du Peer To Peer*. Cela permet d’avoir accès à une foule d’objets culturels numériques, et notamment des films, pour pas un kopek. Ainsi, pas besoin de dépenser des fortunes en achats de DVD pour être expert en Charlie Chaplin, Vin Diesel ou Andy Lau. Si cet article se voulait philosophique, il dirait, noir sur blanc, que l’accès illimité à la culture est un droit irrépressible et que les différentes lois Hadopi constituent une entrave à cette liberté car elles ne font que rendre l’accès à la culture de plus en plus luxueux. Mais là n’est pas le sujet, revenons à nos moutons.

Pépère, tu peux donc regarder Drive gratos. Et là, le cinéma ne peut pas rivaliser, puisque, même s’il pratique des réductions étudiantes, le ticket unique se situe quand même dans une moyenne plus proche de 10 que de 5 euros.

 

Pop corn et roulage de pelles.

 

Alors, pourquoi est-ce qu’il y a autant de monde à aller au cinéma, si le téléchargement illégal possède un si gros avantage qui est celui de la gratuité ? Parce que le cinoche, c’est une institution. Les sièges rouges, l’obscurité, le seau de pop-corn, ça fait partie de l’imagerie populaire. Bien qu’il ait été inventé par deux Français, on l’associe aisément à ces enfoirés de Ricains et ça nous fait rêver. La magie d’Hollywood, quoi. Aller au cinéma, ce n’est pas seulement voir un film. Ça peut être l’occasion de faire une pause dans sa routine, de tenter de pécho la meuf qui nous plaît plus que les autres ou de se retrouver en famille (Intouchables est le plan parfait, en ce moment). En fait, c’est toute une cérémonie

Déjà, il faut se déplacer. Choisir un horaire et s’y tenir, faire la queue, payer sa place et trouver la salle. Puis il y a les pubs, les bandes annonces. La salle s’assombrit et le film démarre. Alors, on a le sentiment de faire partie d’une communauté. Il y a ce soupir de soulagement dans la salle, genre « ok, le film est lancé, maintenant on se détend ». A la fin de la projection, quand on sort, on discute tout en marchant, on balance son sentiment à chaud et on est heureux de le faire, même si le film était à chier par terre.

 

Et la qualité, dans tout ça ?

 

Si l’on se réfère à la qualité vidéo et audio d’un film, il apparaît évident que le cinéma remporte le bras de fer. Et pourtant… Un mauvais écran, un panneau éclairé « EXIT » mal placé ou une ventilo enrhumée peuvent ruiner le visionnage d’un film, spécialement dans les petits Cinéville de Province. Alors que, avec un peu de motivation et des logiciels performants, il est assez facile de se procurer des fichiers d’une qualité visuelle exceptionnelle, avec une image des plus nette et un son précis (encore une fois, réglable à souhait). Certes, il y a aussi beaucoup de copies pourraves qui sortent un peu partout sur le web. La raison ? Pour que les pirates puissent diffuser une copie d’un film il faut, la plupart du temps, attendre que ce dernier soit sorti en DVD ou Blu Ray. Autrement dit, il est impossible de trouver une copie d’un film encore à l’affiche en torrent, à moins que ce ne soit un « film du film », avec tous les inconvénients sonores et visuels que cela induit. Donc si tu croises un fichier estampillé « Cam », passe ton chemin.

Pour juger de la qualité d’un film, on ne peut donc pas se référer qu’au son et à l’image. Car si le cinéma s’engage à offrir le minimum, le téléchargement ne garantit rien. C’est à l’utilisateur de farfouiller et de prier, chaque fois qu’il clique sur « Download », pour qu’il n’invite pas à un virus à passer quelques jours de vacances sur son ordinateur. Il y a aussi une question de confort, qui entre en compte dans le concept de la qualité. Et là, chacun ses critères. Le siège rouge ou le canap’ ? Personnellement, je préfère pouvoir m’affaler sur un pouf constitué de boules de polystyrène, gober des M&M’s et siroter un bon thé à la menthe. Mais il y en a, Faune Kovilal par exemple, qui aiment l’odeur d’une salle de cinoche. Ils adorent être assis à côté d’inconnus, faire des politesses et des sourires forcés, répondre « ah non, désolé, c’est réservé » aux gens qui demandent gentiment s’ils peuvent prendre les trois places juxtaposées. Ils aiment l’ambiance, l’excitation qui règne. L’immense écran les faits rêver, qu’importe s’ils chopent un torticolis parce qu’ils sont restés deux heures durant sur le fauteuil le plus en bas à gauche de la salle.

 

***

 

C’est donc un débat sans fin que celui de la comparaison cinoche/téléchargement. Comme lors de chaque débat (Français), il y a des extrémistes dans chaque camp, et ils prennent un malin plaisir à parasiter le dialogue. Bien évidemment, on ne peut pas trancher en disant que le cinéma, ça pue du cul. Il apparaît incontestable aussi qu’il faut se pencher sérieusement sur la question du téléchargement car, si nous ne sommes pas nés avec l’ADSL, nos petits frères et petites sœurs si. Et ils trouveront toujours le moyen de se procurer de la culture par barres de cent. Il me semble donc bien plus malin d’accompagner le téléchargement plutôt que le repousser sans cesse et le forcer à revenir encore plus fort. Et les directeurs de cinéma devraient être les premiers à accompagner cette évolution, ne serait-ce que par intérêt financier. Il en va de même pour les boîtes de production musicale. Luc a d’ailleurs fait un très bel article sur le sujet. Lis-le.

Pendant ce temps-là, moi je vais faire la course avec le soldat Ryan.

Me, myself and I

Jacques Leblanc

 

*technologie d’échange de fichiers entre internautes, permettant à deux ordinateurs reliés à Internet de communiquer directement l’un avec l’autre sans passer par un serveur central.

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